Toutes les banques elles sont belles, toutes les banques elles sont gentilles

12 Novembre 2010
Morad El Hattab et Irving Silverschmidt
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Toutes les banques elles sont belles, toutes les banques elles sont gentilles
Par beau temps, les banques d’Europe inspirent confiance, mais dès que le vent se lève, la peur l’emporte, et les banques européennes ne paraissent pas vraiment assez solides pour affronter une tempête. Les causes de la méfiance sont réelles : tout d’abord, selon un rapport bien connu du FMI (Fonds Monétaire International), alors que les banques américaines ont dans leur ensemble provisionné (mis de côté des provisions pour pertes) quelques 60% de leurs actifs toxiques, les banques européennes n’ont pas été au-delà des 40%, de même les recapitalisations nécessaires pour financer les provisions ont été nettement plus importantes aux Etats-Unis qu’en Europe.

Des stress tests truqués

La différence entre les banques américaines et les banques européennes se reflète lors des discussions sur « Bâle III », c'est-à-dire sur les futures mesures de financement des banques par leurs capitaux propres. Les Américains exigent beaucoup alors que les banquiers européens crient au charron et hurlent qu’on les assassine.

Devant la méfiance à peine cachée par le beau temps de la relance, les autorités européennes ont alors cherché - et trouvé- le remède miracle. Au printemps 2009, les banques américaines souffraient de la méfiance, et à leurs messages bien peu y croyaient. Le régulateur américain a alors imaginé des « stress tests » c’est-à -dire des tests de résistance des banques américaines face au mauvais temps.

Les stress tests font tourner des scénarii pour voir comment les bilans, et les niveaux de fonds propres peuvent résister suivant les circonstances. Par exemple, l’évolution de la croissance économique, de l’emploi, des bénéfices des entreprises, et de tout ce qui peut mener à des pertes sur les crédits et à une érosion des capitaux propres. Les hypothèses les plus inquiétantes sont alors envisagées comme le retour de la récession (qui ne s’est pas produite mais sa probabilité redevient visible), et la baisse des prix de l’immobilier.

Petits arrangements entre amis

D’ailleurs, les banques américaines nagent toujours dans les prêts immobiliers qu’elles ont naguère consentis avec beaucoup de légèreté et fort peu de sens du risque. Soumises aux stress tests, les banques américaines les ont réussis ! En fait, les stress tests avaient été abondamment discutés entre les banques et les régulateurs, et donc conçus pour garantir le succès des banques, cela, tout le monde le savait…

En réalité, les stress tests américains ont réussi non pas parce qu’ils auraient été assez rigoureux, mais parce qu’ils ont aidé à créer la croyance que derrière chaque banque était assis un gros lion (le gouvernement américain). Ainsi, depuis les stress tests, les banques américaines inspirent confiance, il est vrai que dès 2009, elles ont émis quelques 116 milliards $ d’actions nouvelles pour reconstituer leurs fonds propres.

Comme le disait couramment César Borgia, expert en la confection de fruits bien fourrés pour envoyer le mangeur au paradis : « Ce qui n’a pas réussi au déjeuner réussira bien au diner ». C’est ainsi que les 23 Juillet 2010, les régulateurs européens ont publié des stress tests dont ils espèrent que, comme aux Etats-Unis en 2009, ils restaureront la confiance dans les banques. À vrai dire, et beaucoup plus encore qu’aux Etats-Unis, les stress tests européens ont été conçus pour garantir le succès de tous, sauf quelques moutons trop noirs pour n’être point sacrifiés.

Des risques spécifiques aux banques européennes

Les banques européennes courent des risques spécifiques, à savoir les crédits accordés dans les quatre Etats cochons du « Club Med » (le Portugal, l’Irlande, la Grèce, et l’Espagne) notamment au moins en apparence, les dettes souveraines de ces Etats souscrites par les banques.

Au début, en juin 2010, l’idée d’attribuer un risque, en l’espèce un coefficient de pertes, sur ces dettes souveraines a d’abord été exclu d’office surtout par l’Allemagne, et ce pour deux raisons :

- Officiellement, la création de l’EFSF (European Financial Stability Facility) dotée théoriquement de 440 milliards € supprimait tout risque de défaut sur les dettes souveraines des pays de l’eurozone.
- En réalité, de toute façon, tout le monde savait que dans l’eurozone, les banques européennes ne pouvaient pas réussir à une épreuve des stress tests si elles intégraient l’hypothèse d’une faillite d’un Etat de l’eurozone.

Par la suite, des coefficients de pertes possibles sur les dettes souveraines ont été introduits.
91 banques européennes ont été soumises aux stress tests, 7 ont échoué dont 5 Cajas espagnoles, l’ATE Bank en Grèce et l’habituelle Hypo Real Estate en Allemagne, dont quelques 210 milliards € d’actifs toxiques ont déjà été cantonnés dans une « bad bank » (structure de defaisance) aux frais des contribuables Allemands.

Les 84 autres banques sont donc en meilleure santé que les banques américaines ou la liste des «banques à risque » tenue par la FDIC (Federal Deposit Insurance Corporation) énumère quelques 826 banques, avec déjà au 25 Juin 2010, 86 banques en faillite depuis le début de l’année (Financial Times, 6 Juillet 2010, View of the day).

Ainsi, selon les propres mots du Ministre français des finances, les banques de la zone euro sont « solides » et « en bonne santé » (La Tribune, 8 Juillet 2010). C’est le cas des 5 banques grecques (sur 6) qui ont réussi les stress tests, et évidemment tout le monde en est sincèrement persuadé.
Cela a dû être le cas de l’« Anglo Irish Bank » qui, début septembre 2010, donc un peu plus d’un mois après la publication des « stress tests » aurait officiellement besoin d’un refinancement de 25 milliards € de la part de l’Etat irlandais, en plus des 22,9 milliards € déjà accordés.

Des chiffres discutables

Il est vrai que selon la direction de l’Anglo Irish bank, sur les 75 milliards € de crédits portés à l’actif de son bilan, 12 milliards € seulement seraient performants (International Herald Tribune, 9 septembre 2010). Aucune, des cinq banques irlandaises n’ont été recalées aux stress tests, mais sur les marchés l’Etat irlandais doit payer pour ses emprunts quelques 364 points (3,64%) de plus (Financial Times, 1er Septembre 2010) que les « bunds » de l’Allemagne (2,11%/an pour les bunds à 10 ans), c’est le reflet de la volonté et surtout de la capacité de l’Irlande à payer pour les péchés de ses banquiers (International Herald Tribune, 9 septembre 2010).

Les stress tests, n’ont donc pas mesuré la vraie santé des banques Irlandaises. Mieux (ou pire), le Wall Street Journal du 7 Septembre 2010 vient de coasser l’abominable vérité : un examen plus précis des comptes des banques révèle qu’au moins une partie n’a pas annoncé l’ensemble de ses actifs en obligations d’Etat des membres du «Club Med » (Portugal, Irlande, Grèce, Espagne) et que les régulateurs ont gardé un pieux silence sur ces mensonges.

Ainsi, la Barclays a évalué son portefeuille d’obligations d’Etat italiennes à £787 millions, pourtant elle en détenait le 31 mars 2010 quelques £7100 millions, mais au moins £4700 millions n’ont pas été inclus car les titres d’Etat italiens correspondants étaient comptabilisés pour être jusqu’à l’échéance. De même, le portefeuille d’obligations d’Etat espagnoles de la Barclays, déclaré à £4400 millions, ne comprend pas £1600 millions supplémentaires oubliés !

La différence entre les portefeuilles d’obligations d’Etat espagnoles, grecques et portugaises déclarés par les quatre plus grandes banques françaises pour les stress tests, et les évaluations de la Banque des Règlements Internationaux pour l’ensemble des banques françaises au 31 mars 2010 est révélatrice : les quatre plus grandes banques françaises ont déclaré détenir 6,6 milliards d’€ de dettes publiques espagnoles, alors qu’en réalité le portefeuille de l’ensemble des banques françaises était évalué à 34, 7 milliards d’€.

De même, les quatre plus grandes banques ont déclaré pour 11,6 milliards d’€ de dette publique grecque alors que les estimations de la BRI atteignent 20 milliards d’€. Pour la dette publique portugaise, les déclarations portent sur 4,9 milliards d’€ et les estimations de la BRI sur 15,1 milliards d’€.

Une tempête dans un dé à coudre ?

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Certes, les comparaisons portent entre les déclarations des quatre plus grandes banques françaises et les estimations sur l’ensemble du système bancaire français, mais ces quatre grandes banques françaises regroupent quelques 80 % des actifs de l’ensemble du système bancaire français. L’on ne peut pas ne pas avoir l’impression que pour déclarer leurs actifs en dettes publiques espagnoles, grecques et portugaises, les banques françaises se sont quelque peu inspirées des techniques grecques pour déclarer l’impôt sur le revenu…

Les révélations du Wall Street Journal du 7 septembre 2010 ne semblent pas avoir influencé les marchés d’actions, ils y voient une tempête dans un dé à coudre. Par contre, les marchés d’obligations restent inquiets. En fait, la profonde différence entre les gestionnaires de portefeuilles d’actions et les gestionnaires sur les marchés de titre de crédit se montre une fois de plus.

En réalité, les titres de crédits des dettes publiques au Portugal, en Irlande, en Grèce et en Espagne ne sont pas vraiment les actifs les plus risqués dans ces pays. E n effet (au moins en Irlande et en Espagne), les déficits des finances publiques, 14% du PIB pour l’Irlande, 11,5% du PIB pour l’Espagne résultent des conséquences des bulles immobilières proportionnellement plus importantes qu’aux Etats-Unis.

Ces bulles ont été gonflées par les crédits des banques locales, les cinq banques irlandaises et le système bancaire espagnol, mais en Espagne surtout, les banques locales n’ont pas été les seules.
Les banques allemandes et françaises ont beaucoup prêté au secteur immobilier espagnol, or on ne voit pas bien comment les promoteurs immobiliers espagnols vont assurer le service de leurs 400 milliards d’€ de dettes avec plus d’un million de logements invendus. Déjà 60 milliards d’€ de dettes sans valeur ont été échangés contre des actions sans plus de valeur. Les stress tests européens ont tout simplement ignoré cette sorte d’actifs. En fait, les vrais problèmes sont à venir : ce sont les véritables falaises d’emprunts que les banques européennes vont devoir réaliser sur les marchés et ce en compétition avec les demandes des États.

Le renouvellement des emprunts arrivés à échéance

Pour 2010, 2011 et 2012, les banques de l’eurozone, doivent renouveler leurs emprunts arrivés à échéance pour un montant total de 1800 milliards d’€ dont 430 milliards d’€ d’ici la fin 2010, 771 milliards d’€ en 2011 et 714 milliards d’€ en 2012 (source FMI, Wall Street journal, 26 juillet 2010). Sur ce montant de 1800 milliards d’€ pour les banques de l’eurozone, les banques des quatre pays périphériques (Portugal, Irlande, Grèce, Espagne) doivent refinancer 390 milliards d’€, dont 190 en 2011 et 200 en 2012.

De leur côté, les banques britanniques devront renouveler les échéances de 2011 et 2012 à hauteur de quelques £750 à £800 milliards. Or, après avoir atteint quelques 106 milliards de $ en janvier 2010, les émissions d’obligations des banques de l’eurozone se sont réduites à 10,7 milliards de $ en mai 2010, 42 milliards de $ en juin 2010 et 19 milliards de $ en juillet.

Il est vrai que pour la 1ère semaine de septembre 2010 les banques de l’eurozone sont parvenues à emprunter 16 milliards d’€, mais sur un mois le rythme reste au plus de 70 milliards d’€ et pour couvrir les échéances de 2010, il ne reste plus que septembre, octobre et novembre, en décembre il sera trop tard !

La BCE en super héros

Rassurons-nous, la BCE a su, en mai 2010 accorder pour 40 milliards d’€ de prêts contre des dettes publiques portugaises apportées en garantie et 135 milliards d’euros d’€ contre des dettes publiques espagnoles apportées en garantie, l’on peut raisonnablement penser qu’elle saura en faire autant et plus d’ici la fin de l’année. Les stress tests européens auraient pu avoir le même effet cathartique que les stress tests américains sur les banques américaines. Or, ils ont été trop bien arrangés avec et pour les banquiers, d’où l’absence de prise en compte sérieuse des risques issus des crédits aux secteurs immobiliers d’Espagne et d’Irlande.

Les stress tests européens ont accordé la réussite aux banques irlandaises, or elles se révèlent insolvables, ils ont largement sous-estimé l’exposition des banques françaises aux dettes publiques espagnoles, grecques et portugaises, ils ne peuvent donc plus cacher la triste réalité : le secteur financier de l’eurozone reste toujours fragile, il doit emprunter de quoi rembourser les redoutables échéances de 2011 (771 milliards d’€) et de 2012 (714 milliards d’€) et ce en concurrence avec les emprunts des Etats.

Au fond, la question est fort bien résumée par une pièce de Ionesco : "Comment s’en débarrasser ? " (l’armoire sur la scène grandit d’acte en acte, et à la fin elle occupe le tout…).

Les deux auteurs ont publié en août 2010, La vérité sur la crise. Pour en savoir plus sur ce livre, cliquez-ici.




Morad El Hattab et Irving Silverschmidt

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