L’immigration une valeur ajoutée à long terme

24 Juin 2016
Rémi Lepage



Le débat mondial sur les conséquences de la migration a tendance à se concentrer sur l'impact économique à court terme, notamment sur la pénurie de logements et le chômage. Les questions de l'immigration illégale aux États-Unis et du flux de migrants vers l'Europe en provenance des pays déchirés par la guerre sont au cœur de ce débat. Pourtant, une nouvelle étude de l'Université de Chicago Booth School of Business constate que l’accueil de migrants par un pays étranger peut avoir, à long terme, un effet positif sur ce dernier. Les migrants augmentent ainsi les capacités des entreprises locales à attirer les investissements étrangers et à interagir économiquement avec leur pays d'origine.

Développement commercial entre les deux pays

En d'autres termes, lorsqu’une population locale entretient des liens sociaux et des contacts privilégiés avec les migrants, cela facilite le développement commercial entre les deux pays. Tous les pays peuvent par exemple faire du business avec la Chine ou l’Inde. Mais en ayant une population originaire de ces régions, avec un réseau de contacts et une compréhension culturelle, on augmente considérablement ses chances de succès.
 
Dans une nouvelle étude intitulée, «Migrants, ancêtres, et investissements étrangers» (“Migrants, Ancestors, and Foreign Investments ,”) les chercheurs, Tarek A. Hassan  de Chicago Booth, Konrad Burchardi de Institute for International Economic Studies à Stockholm et Thomas Chaney de Toulouse School of Economics, ont utilisé les données sur l'immigration aux États-Unis depuis 130 ans pour montrer l'effet positif de la mixité des ancêtres sur les investissements directs étrangers (IDE) dans certains comtés américains. « Cet effet sur les IDE est perceptible sur de longues périodes de temps, sur plusieurs générations plutôt que des décennies. L’effet le plus important de l'ascendance sur les IDE provient des deuxième et troisième générations d'immigrants, plutôt que de l’immigration récente », précise Hassan. « En fait, même les premières migrations pour lesquelles nous disposons de données remontant à 1880 ont toujours aujourd’hui une influence significative sur les IDE. »

Attirer les IDE

Pour attirer les IDE, les responsables politiques ont souvent recours à des incitations fiscales ou des injections de liquidités dans des régions ou des industries. Bien que les moyens économiques classiques puissent être efficaces, la dimension sociale des IDE - liens sociaux avec des groupes de migrants – joue un rôle encore plus important, selon l'étude. « Par exemple, doubler le nombre de migrants d'origine allemande aux Etats-Unis augmenterait de 29 % le nombre d'emplois locaux dans les entreprises bénéficiaires des investissements allemands », explique Hassan.
 
L'étude montre également que plus le pays d’origine est éloigné du pays d’accueil, plus les effets des IDE sont importants. Cela signifie que la présence de petits groupes de personnes venus de l’étranger peut avoir un impact économique significatif. La qualité des institutions dans le pays d'origine joue également un rôle dans le succès des IDE. La chute du rideau de fer en Europe au début des années 1990 est un exemple qui illustre parfaitement ce constat. Après la Seconde Guerre mondiale, de nombreux comtés américains, en particulier dans le Midwest, ont accueilli des milliers d'Européens de l'Est fuyant le communisme. Aujourd'hui, ce sont ces comtés qui font davantage des affaires dans cette partie de l’Europe, créant ainsi des milliers de nouveaux emplois.
 
Les résultats de cette étude pourraient avoir un impact sur la politique d'immigration. Une politique d'immigration forte devrait reconnaître et prendre en compte la valeur des divers groupes ethniques pour l'économie. « A titre d’exemple, l'évolution des relations d'investissement entre les États-Unis et la Chine aurait été radicalement différente si les immigrants chinois n’avaient pas été interdits d'entrée aux États-Unis entre 1882 et 1965 », explique Hassan. « Selon nos estimations, en l'absence de cette loi d’exclusion des Chinois, le Nord aurait reçu beaucoup plus de migrants chinois entre le 19ème  et 20ème siècle, ce qui aurait permis de développer des liens économiques plus forts avec la Chine. Dans le Massachusetts, par exemple, la part des comtés faisant des IDE en Chine serait passée de 43% à 69% », souligne Tarek Hassan.

Rémi Lepage